Entretien avec...
Docteur Abdoul Aziz KASSE (Cancérologue à l'institut de cancer de l'université Cheikh Anta Diop) : ‘Le cancer est la première cause de décès hospitalier chez la population active'

Sur les 9 millions de nouveaux cas de cancers diagnostiqués chaque année, les 6 millions résident dans les pays en développement. Le Sénégal n'est pas en reste dans cette progression exponentielle de la maladie. Dans l'interview qu'il nous a accordée, le cancérologue Abdoul Aziz Kassé de l'Institut de cancer de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar soutient que chez la population la plus productive, celle comprise entre 30 et 60 ans, le cancer est la première cause de décès hospitalier au Sénégal. Malgré cette situation alarmante, il n'existe pas de programme national de recherches sur les cancers au Sénégal.
 
Wal Fadjri : Le cancer est-il un mythe ou une réalité au Sénégal ?

Abdoul Aziz Kassé : Il est clair que pendant très longtemps, beaucoup de praticiens ont cru que le cancer n'était pas du tout fréquent dans les pays en développement. Mais malheureusement, on se réveille aujourd'hui avec beaucoup de cas de cancers dans nos structures. Le cancer au Sénégal pose plusieurs problèmes. On a considéré que c'était une maladie des pays riches. Ce qui est faux. Parce que sur les 9 millions de nouveaux cas de cancers diagnostiqués chaque année, les 6 millions résident dans les pays en développement. Il y a donc plus de cas de cancers dans les pays en développement. Il est important que le Sénégal évalue de façon très précise le nombre et la répartition des cas de cancers dans notre population.

Wal Fadjri : Qu'est-ce qui explique cette progression exponentielle de la maladie ?

Abdoul Aziz Kassé : Le problème est que dans les pays en développement, nous avons plusieurs affections qui entraînent une mortalité très importante. Et si nous ne faisons rien du tout, 80 % des cancers déclarés dans le monde vont être recensés dans les pays en développement dans les cinq à dix ans à venir. Nous ne pourrons pas faire face, car, il s'agira de maladies très avancées contre lesquelles nous ne pourrons pas grand-chose. Parce qu'elles nécessiteront des soins très coûteux et longs pour tous les budgets des ménages.

Wal Fadjri : Face à cette progression croissante, quelle cartographie peut-on avoir du cancer au Sénégal ?

Abdoul Aziz Kassé : Nous ne disposons pas de données, pour avoir une cartographie du cancer dans notre pays. Il nous faut d'abord un système d'enregistrement des cas de maladies, ce dont le Sénégal ne dispose pas. Toutefois, on a essayé de comprendre quelle était la place du cancer parmi les différentes maladies. Si l'on s'intéresse à l'ensemble de la population, c'est-à-dire hommes, femmes et enfants, le cancer au Sénégal vient en quatrième position dans les causes de décès. Il vient après les maladies infectieuses, les maladies diarrhéiques nutritionnelles pédiatriques et les maladies cardiovasculaires, pulmonaires et rénales. Mais quand on s'intéresse à la partie de la population la plus productive, c'est-à-dire celle qui a entre 30 et 60 ans, celle qui tient l'économie du pays, dans cette tranche de la population, le cancer est la première cause de décès hospitalier au Sénégal. Lutter contre le cancer devient alors une priorité. Parce que c'est la partie la plus active, sur laquelle nous avons investi en formation et en travail, qui risque d'être emportée par le cancer.

Wal Fadjri : Par rapport aux couches sociales, comment se dessine la maladie ?

Abdoul Aziz Kassé : Nous ne disposons pas de chiffres. Il n'y a pas de système d'enregistrement du cancer au Sénégal. Dans ces conditions, nous ne sommes pas en mesure de donner des chiffres.

Wal Fadjri : Donc, il n'existe pas du tout de statistiques sur le cancer au Sénégal...

Abdoul Aziz Kassé : Il n'existe pas de statistique fiable au Sénégal. Les dernières statistiques que nous avons eues, datent de 1974. Depuis cette date, il n'y a pas eu ce que l'on appelle un registre des cancers pour enregistrer les cancers que l'on rencontre chez nos populations. Il faut donc d'abord que l'on mette en place un système d'enregistrement. Ce système va nous permettre de savoir exactement combien il y a de cas de cancers, quels types de cancers existe-t-il et dans quels groupes de population, pour pouvoir cibler ces populations et agir de façon beaucoup plus efficientes sur la répartition des moyens, sur les cibles et le traitement de ces maladies.

Wal Fadjri : Mais l'enregistrement seul ne suffit pas pour stopper la progression de la maladie. Quelles stratégies doit-on mettre en place ?

Abdoul Aziz Kassé : Il faut surtout former les praticiens. C'est-à-dire les médecins, les infirmiers, les sages-femmes, les pharmaciens, les dentistes à la lutte contre le cancer. Pour qu'ils sachent ce qu'est le cancer, comment le dépister, le diagnostiquer, le traiter, le surveiller. Il faut que l'on forme les ressources humaines, car il y a très peu de spécialistes de cancérologie au Sénégal. C'est surtout des spécialistes d'organes qui, en marge du cancérologue, prennent en charge les cancers de leurs organes. Après avoir formé des spécialistes, il faut bien sûr informer les populations. Et c'est dans ce cadre-là que nous allons vers les populations pour leur expliquer ce qu'est la maladie, comment la dépister, comment la prévenir dans certaines situations. Ensuite, il faut mettre en place un plateau technique. C'est-à-dire des structures de soins, car, lorsqu'on va faire le dépistage et informer les gens, ce qui va se passer, c'est qu'il y aura beaucoup de malades qu'il faudra prendre en charge. Et pour les prendre en charge, il faudra mettre en place des structures médicales de soins pour eux. Une fois que cela a été fait, il va falloir mettre en place un système de solidarité pour aider les patients qui n'ont pas les moyens de se faire prendre en charge et donc traiter. Mais si nous nous attelons à cela, le traitement d'un cancer par exemple du col de l'utérus équivaut à 100 fois le budget annuel d'une famille de paysan pour traiter un seul cas de cancer en une année. Il vaut mieux, dans ces conditions, essayer de faire un traitement à titre préventif. Il est clair que les actions ne doivent pas s'arrêter au dépistage et à la prévention, mais il faut aussi faire de la recherche. Un pays qui ne fait pas de recherche, est voué à importer des technologies qui ne sont pas adaptées. Il est donc important pour nos pays de faire de la recherche pour pouvoir comprendre ce qui peut prédisposer certaines familles et groupes sociaux à ces maladies, pour comprendre quelles sont les stratégies alternatives les moins coûteuses et les meilleures sméthodes de prise en charge des malades.

Wal Fadjri : Le Sénégal s'active-t-il dans cette recherche médicale ?

Abdoul Aziz Kassé : Nous faisons des efforts, mais à titre personnel, car il n'y a pas tellement de programme national de recherches sur les cancers. Nous essayons donc d'aller chercher des synergies à l'étranger. Le Sénégal n'ayant pas les moyens de payer la recherche sur le cancer sur le territoire national, nous essayons de trouver des partenaires à l'étranger avec qui nous ferions ce type de recherche. C'est ainsi que nous arriverons à faire de la recherche fondamentale avec des chercheurs de l'Université de Washington, de Seattle, de Virginie, en travaillant beaucoup sur les cancers du col. Et je reçois régulièrement des étudiants américains qui viennent travailler sur les techniques de dépistages de cancer du col. Voilà en gros la stratégie globale qui aujourd'hui est contenue dans un programme national de lutte contre le cancer qui est en cours de validation, donc pas encore en application.

Wal Fadjri : Quels sont les symptômes du cancer du col de l'utérus ?

Abdoul Aziz Kassé : Il faut éviter, dans un premier temps, d'entrer dans la description des symptômes. Une femme ne doit pas attendre d'avoir des signes pour aller voir un médecin. Toute femme qui a déjà eu des rapports sexuels dans sa vie, doit consulter chaque année un gynécologue, un médecin ou un cancérologue pour se faire dépister. Parce qu'au début, le cancer ne donne aucun signe. Au commencement, c'est souvent un examen fortuit du médecin qui peut permettre de soupçonner un cancer ou une lésion précancéreuse et qui peut lui permettre de faire des dépistages que l'on appelle le frottis cervicito-vaginal ou l'examen par col pro scopie pour pouvoir détecter ces lésions.

Wal Fadjri : Si une femme n'emprunte pas ces techniques de dépistage, qu'est-ce qui peut se passer ?

Abdoul Aziz Kassé : La femme en question peut se retrouver avec des saignements qui, au début, sont provoqués par les rapports sexuels. Ou bien, ce sont des écoulements d'eau ou des pertes blanches qui ne cèdent pas au traitement médical. Si une femme se présente avec un saignement, des pertes d'eau ou des pertes blanches qu'aucun traitement n'arrive à régler, il faudrait regarder le col pour s'assurer qu'il n'y a pas de lésion cancéreuse. Voilà en gros et très simplifié les trois symptômes que doit rechercher une femme qui n'a pas bénéficié de dépistage précoce.

Wal Fadjri : Quels sont les signes alors pour le cancer du sein ?

Abdoul Aziz Kassé : Le cancer du sein est une autre maladie. Le cancer du sein peut être rencontré dans les populations de malades jeunes qui ne présentent aucun signe. C'est pourquoi il est important que les femmes n'attendent pas d'avoir des signes pour aller consulter un médecin. Toute femme, au-delà de l'âge de 20 ans, devra faire ce qu'on appelle un auto-examen des seins et c'est cet auto-examen des seins mensuels autour de la période des règles qui permettra d'identifier la présence d'anomalie au niveau du sein et de consulter un spécialiste pour confirmer s'il y a ou non une affection qui nécessite une prise en charge thérapeutique. Mais la deuxième stratégie est que cette femme devra, en plus de son examen annuel qu'elle fait depuis l'âge de 20 ans, jusqu'à la fin de ses jours, se faire voir une fois par an par un thérapeute. Il peut être un médecin, une sage-femme, un infirmier, un technicien supérieur ou cancérologue, un chirurgien, ou n'importe quel praticien formé pour bénéficier d'un examen Mamer, un examen donc des deux seins tous les ans. Et à partir de l'âge de 40 ans, toutes les femmes qui le peuvent, doivent pouvoir bénéficier de ce que l'on appelle une mammographie qui est une radiographie du sein. Alors, ces trois examens que sont l'auto-examen par la femme, l'examen clinique par le praticien ou la mammographie à partir de l'âge de 40 ans peuvent permettre de dépister les lésions débutantes du cancer du sein qui peuvent bénéficier d'un traitement avisé curatif.

Wal Fadjri : Les moins de 20 ans peuvent-elles être atteintes du cancer ?

Abdoul Aziz Kassé : Les cancers du sein sont exceptionnels chez les sujets jeunes. Ils sont exceptionnels avant 35 ans.

Wal Fadjri : Est-ce que tous les kystes peut être vus comme un cancer ?

Abdoul Aziz Kassé : Il ne faut pas entrer dans ce type de débat. Une femme qui voit quelque chose d'anormale dans son sein, ne doit pas se mettre à discuter ou à s'affoler, elle doit simplement aller voir un praticien. Et c'est à ce dernier de décider des examens complémentaires qu'il faudra faire.

Wal Fadjri : Que peut advenir à une femme qui n'a pas bénéficié de tous ces examens préalables ?

Abdoul Aziz Kassé : Une femme qui n'a pas bénéficié de ces examens préventifs, doit à la première alerte se faire consulter. Qu'est-ce qu'elle peut alors rencontrer ? Elle peut voir des seins qui n'ont pas les mêmes tailles. C'est vrai que les deux seins n'ont jamais la même taille, mais une asymétrie trop marquée peut être un signe d'alerte. Deuxièmement, une anomalie de la peau qui n'est pas vue par comparaison sur l'autre sein, doit faire l'objet d'une consultation. Une anomalie du mamelon, ce que l'on appelle habituellement le téton, ainsi qu'une anomalie de l'aréole, c'est-à-dire la plaque noire qui entoure le mamelon, doivent faire l'objet d'une visite chez le praticien. Ensuite, tout écoulement du sein qui n'est pas constitué par du lait, doit être exploré par un praticien et enfin toute boule, toute rétraction, toute douleur au niveau du sein doit nécessiter une consultation. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que le cancer du sein au début ne fait pas mal. Et c'est ce qui trompe souvent certains malades qui attendent d'avoir une lésion douloureuse qui est souvent très tardive, avant de consulter.

Wal Fadjri : Quel est le coût financier de cette prévention pour les deux cancers féminins ?

Abdoul Aziz Kassé : La technique de prévention n'a pas beaucoup de coût. Parce que l'auto-examen Mamer mensuel que fait la femme ne coûte rien d'autre que de la discipline. L'examen clinique annuel est une consultation comme toute consultation, donc qui ne coûte pas très cher. La consultation est variable. Dans les hôpitaux, les malades sont consultés à 2 000 francs ou 2 500 francs. En cliniques, les tarifs les plus élevés sont de 22 500 francs par an. A mon avis, je crois que les femmes peuvent s'offrir une consultation tous les ans. La troisième technique de dépistage est la mammographie qui coûte entre 60 000 et 80 000 francs par an pour les femmes âgées de 40 ans et plus.

Wal Fadjri : En dehors de la prévention, que faut-il faire pour permettre aux populations d'être plus conscientes de la gravité de la maladie ?

Abdoul Aziz Kassé : L'élément le plus important, c'est le dépistage, c'est-à-dire rencontrer la maladie le plus tôt possible pour lui opposer des traitements avec des chances de guérison. Toutes les autres formes de prise en charge coûtent beaucoup d'argent et n'apportent pas beaucoup de succès. Le cancer, que ce soit le cancer du sein ou le cancer du col de l'utérus, vu tôt est guérissable, vu tard ne l'est plus.

Wal Fadjri : Quel est le taux de guérison pour les deux cancers féminins ?

Abdoul Aziz Kassé : Quand on diagnostique les cancers au stade zéro ou au stade 1, les taux de guérison sont supérieurs à 90 %. Quand on les diagnostique au stade 4, les taux de guérison sont presque nuls.

Wal Fadjri : Existe-t-il des facteurs de risques de la maladie ?

Abdoul Aziz Kassé : Les facteurs de risques ne sont pas des facteurs d'aggravation du cancer comme le confondent certains. Mais, ce sont les facteurs qui prédisposent. Dans le cancer du col de l'utérus, ce qui prédispose à la maladie, c'est d'avoir des rapports sexuels très tôt. C'est aussi d'avoir un changement de partenaires fréquents. C'est également d'avoir des infections génitales répétées ou d'avoir un partenaire qui pratique le vagabondage sexuel. Ce sont essentiellement là, les facteurs qui prédisposent au cancer du col de l'utérus. Un autre facteur qui est très important, c'est l'infection par le virus du Vih/Sida qui prédispose lui aussi à des formes de cancer du col très rapides et très agressives.

Wal Fadjri : ...Et dans le cas du cancer du sein ?

Abdoul Aziz Kassé : Dans le cas du cancer du sein, les facteurs qui prédisposent à la maladie ne sont pas très bien connus. Il n'y a que 10 % des malades qui présentent des facteurs de risques connus. Quatre-vingt dix pour cent des malades qui présentent un cancer du sein, n'ont pas de facteurs de risque connus. Les facteurs de risque connus, c'est d'abord le fait d'être une femme. Les femmes sont plus prédisposées que les hommes à avoir un cancer du sein. Ensuite, c'est le fait d'avoir plus de 40 ans. Les femmes qui ont plus de 40 ans, ont plus de malchance d'avoir un cancer du sein que les femmes de moins de 40 ans. C'est aussi le fait d'avoir eu ses premières règles très tôt. C'est-à-dire avant l'âge de 11 ans. C'est d'avoir eu une ménopause tardive, c'est-à-dire de continuer d'avoir des règles au-delà de 50 ans. Il y a le fait aussi d'avoir fait un enfant trop tard, c'est-à-dire après l'âge de 30 ans. Les facteurs qui prédisposent à la maladie, sont encore le fait de ne pas avoir fait beaucoup d'enfants, c'est-à-dire de n'avoir pas eu plusieurs grossesses menées jusqu'à terme. On a incriminé pendant quelque temps, dans beaucoup d'études, la prise des œstrogènes. Il n'est pas très bien établi que la prise des œstrogènes était un facteur important. C'est peut-être un facteur qui prédispose, mais de façon très faible, certaines patientes et pas toutes.

Wal Fadjri : La polygamie est-elle un facteur de risque du cancer du col de l'utérus comme on l'entend souvent ?

Abdoul Aziz Kassé : Dans le cancer du col de l'utérus, il est clair qu'un homme qui a plusieurs partenaires sexuelles, a plus de chance de rencontrer les virus qui sont responsables du papilloma virus qui est le virus du col de l'utérus. C'est dans le cas du cancer du col que le rôle du partenaire masculin peut jouer dans la prédisposition à la maladie.

Wal Fadjri : Un homme peut-il avoir le cancer du sein ?

Abdoul Aziz Kassé : Quand on prend 100 cas de malades atteints du cancer du sein, les 10 sont des hommes, les 90 sont des femmes.
 
Propos recueillis par Fatou K. SENE, Wal Fadjri 
 
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