Comment les campagnes électorales interminables mettent à genoux l'économie sénégalaise


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S'il existait une compétition mondiale où les nations les plus électoralistes, qui baignent 12 mois sur 12 dans un débat politique sans fin, raflaient les plus gigantesques investissements et accueillaient les plus grandes firmes, le Sénégal serait aujourd'hui, incontestablement, une grande économique. En effet, depuis des décennies, le pays est comme entré dans une fournaise électoraliste interminable, sous le diktat de son calendrier républicain, de sa classe politique et de la politique politicienne. Présidentielles, législatives et locales se succèdent à un rythme infernal, accompagnées par un débat politicien interminable, sans que rien ne change véritablement du sort du citoyen lambda. Le pays sort d'une élection pour plonger dans une autre. Et après l'élection, point de répit. Peu de débat rassembleur et sérieux autour des défis véritables du pays. Les intérêts électoralistes d'une élite politique confisquent le débat, avec, bien entendu, une part de responsabilité de la presse.

20 scrutins en 30 ans, une campagne chaque 18 mois en moyenne

Un zoom sur la vie électorale du pays montre que de 1988 à nos jours, le peuple sénégalais est allé ou ira 20 fois aux urnes. Et donc, en trois décennies, le pays a baigné dans 20 campagnes électorales officielles. Soit, en moyenne, un scrutin tous les 18 mois. En effet, de 1988 à 2012, le Sénégal a connu 5 élections présidentielles auxquelles s'ajoutera celle de 2019. Avec quel résultat ? Aucun président n'a, jusque-là, réussi à impulser une dynamique pouvant réduire sérieusement la pauvreté et régler les maux du pays. Les élections législatives ne sont pas en reste. Elles nous ont été servies en 1988, en 1993, en 1998, en 2000, en 2007, en 2012 et seront encore organisées en 2017. Soit 7 législatives. Mais, payés, nourris, logés, dotés de véhicules par le pauvre contribuable, les « élus du peuple », mandatés par le peuple, n'auront véritablement été que les élus de leurs partis politiques. Les querelles partisanes et politiciennes à l'hémicycle, comme on en a vu tout récemment, donnent un aperçu de la chose.

Durant 30 ans, 4 élections locales se sont succédé. Mais nos villes sont toujours aussi sales, mal urbanisées, mal assainies, mal sécurisées. Enfin, durant ces trois dernières décennies, les Sénégalais ont été invités à s'exprimer dans deux référendums. Mais, pour la plupart, cet outil démocratique a été utilisé par nos chefs d'État pour bétonner leur régime. Ce fut le cas sous Léopold Senghor où le Président s'est constitué un régime présidentialiste fort après son clash avec Mamadou Dia.

Le constat est amer ! Au Sénégal, on fait plus de politique que de développement. Seule l'industrie politique semble merveilleusement bien fonctionner, produisant sa fameuse race restreinte de politiciens riches. « La politique est une affaire d'élite. Et c'est du gâchis. Le temps qu'on déploie à la politique, si on l'avait déployé pour l'économie, le pays aurait émergé depuis très longtemps », dit le politologue Yoro Dia.

Les présidents, premiers fautifs 

Pour la plupart, ce sont nos Présidents, ceux-là mêmes qui doivent concentrer les citoyens autour de la dynamique économique, qui embarquent le pays dans une « campagne électorale anticipée ». En 2009, par exemple, deux ans seulement après avoir digéré la présidentielle de 2007, Me Wade déclare sa sulfureuse candidature. Celle qui installa le pays dans une indescriptible tension jusqu'à la présidentielle de 2012. Le taux de croissance subit les contrecoups et sombra à 3.4 %. Après 2012, point d'accalmie. Le tintamarre politique continue. Macky Sall arrache le témoin des mains de Wade, et poursuit la cacophonie avec une surmédiatisation de sa traque des biens mal acquis, qui devient plus populaire que la mise en œuvre du Plan Sénégal émergent (Pse). Quel pays a pu enjamber, dans une telle atmosphère, les sentiers du développement ?

Exemple démocratique, anti modèle de développement 

L'histoire a montré qu'au fur des années, le Sénégal est resté un modèle de stabilité et de démocratie, mais sans malheureusement être un exemple de développement. Les mêmes jeux. Les mêmes intrigues. L'opposition et le pouvoir jouent au chat et à la souris. Le pouvoir, très peu capable de trouver des solutions aux maux de ses citoyens, est perché dans sa tour d'ivoire, s'empiffrant avec les deniers publics. Les opposants, nihilisme à la bouche, charment la population et tirent sur le régime en place, espérant que le siège présidentiel leur tombe sur les mains. Ils promettent et promettent encore au peuple. À leur arrivée au pouvoir, déception ! Les anciens opposants, aujourd'hui tenants du pouvoir, traînent des ventres bedonnants quand les populations s'appauvrissent. Et surtout, que personne ne leur parle de famine ou de misère. « La pauvreté a été chassée du Sénégal », disait Wade en 2012 quand le taux de pauvreté culminait pourtant à 46.7 %. « 80 % des Sénégalais mangent à leur faim », a déclaré l'actuel Premier ministre, Mahammad Boun Abdallah Dionne, il y a quelques mois. Les statistiques de l'Ansd montrent une réalité bien plus triste.

Qu'avons-nous gagné avec cette course aux élections 

« L'insécurité alimentaire affecte près de 9 ménages sur 20 (44,9 %). Elle est surtout très répandue en milieu rural (54,8 %). À Dakar, un peu plus d'un ménage sur trois (33,7 %) est dans une situation d'insécurité alimentaire contre 38,4 % dans les autres villes » renseigne l'Agence nationale de la statistique et de la démographie dans son rapport Listening Sénégal de 2014. Le même document montre que « 56,5 % des ménages s'estiment pauvres ; parmi eux 45,7 % se déclarent très pauvres ». Le niveau d'analphabétisme culmine à 47.1 % là où 87,5 % de la population ne bénéficie d'aucune formation professionnelle. La santé est malade de ses crises et son plateau technique déficient. L'emploi se crée bel et bien, mais seulement pour les membres du pouvoir. La croissance, que nous brandissent chaque régime, n'est qu'un trompe-l'œil, car ne créant ni emploi et n'extirpant pas les pauvres Sénégalais de la pauvreté. Les factures d'électricité, d'eau, et d'essence pèsent sur les ménages. Le pays enregistre de faibles performances en matière d'indicateurs de développement humain : 154e sur 187 pays au classement Pnud. Alors, qu'est-ce que le pays a gagné dans cette course frénétique aux élections et dans ses éternels débats politiciens ? Que de temps perdu. Que de sang versé pour l'accession au pouvoir d'hommes qui, à chaque fois, se révèlent être incapables de répondre aux aspirations du peuple. Ne devrait-il pas y avoir plutôt un débat national bref et efficace sur le calendrier républicain, freiner cette perpétuelle atmosphère de campagne électorale qui ne nourrit pas les Sénégalais et ramener les défis véritables du pays au cœur des préoccupations ?

Pr Sané, Politologue Sociologue : « Il faut arrêter, faire une introspection »

Pour le sociologue et politologue Ibou Sané, au Sénégal, il urge de faire la dichotomie entre le temps de la politique politicienne et celui du travail économique. « Il y a un temps pour la politique et un temps pour l'économie. Quand je parle d'économie, je parle de développement. Malheureusement au Sénégal, on fait trop de politique » analyse le sociologue et politologue, Ibou Sané. Aujourd'hui, pour pouvoir sérieusement emboîter le pas aux pays qui ont su tenir le bon bout, il nous faut rompre d'avec une telle dynamique : « Des pays comme l'Afrique du Sud font moins de politique et misent plus sur l'économie de développement. Donc il faut que nous inscrivions notre dynamique dans le développement. Et que nous sachions, de manière brève, faire de la politique et occuper le reste du temps dans le développement. Les grandes nations se construisent comme ça, mais pas dans la politique perpétuelle. Donc il faut arrêter, faire une introspection. Nous projeter vers l'avenir en sachant que seul le travail et seul le développement peut nous tirer vers le haut. Il faut une culture du travail, une culture du développement. Que les hommes politiques arrêtent de nous faire à chaque fois des élections qui nous amènent toujours vers des lendemains incertains », soutient-il.

Meissa Babou Economiste : « Une perte de temps »

Le langage des économistes ne diffère pas sur cette question. « Toutes les deux années, si on doit s'arrêter quelque trois à 4 mois, avant et après une élection législative, présidentielle, ou un référendum, il y a déjà une perte de temps », regrette l'économiste Meissa Babou. Ce dernier renseigne que « l'agenda politique est très souvent surveillé par l'économie. C'est-à-dire aussi bien les ménages que par les investisseurs. Parce que ce sont des périodes extrêmement difficiles ». « Les investisseurs aussi font très attention. En année préélectorale, ils vont arrêter beaucoup de travaux, ils retireront de l'argent dans les comptes en banque pour se prémunir, car on ne sait jamais, ce qui affecte lourdement l'épargne. Même après le vote, ils surveillent l'alternance politique qui peut amener de nouvelles méthodes, de nouvelles lois donc ce sont des périodes où toutes les prédispositions sont prises par l'ensemble des acteurs économiques. Même l'État retient son souffle dans l'investissement. Il arrête souvent beaucoup de chantiers en attendant d'y voir beaucoup plus clair », explique-t-il.
 
Badara SENVIDEO
 

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