Pr Louis Joseph Pangui(Directeur de l'Ecole inter-Etats des sciences et médecine vétérinaires de Dakar) : ‘Pourquoi l'Afrique n'a pas été très affectée par la maladie de la vache folle'
 
C'est parce que les animaux y vivent dans la nature et ne reçoivent pas d'intrants pour augmenter leurs hormones de production que l'Afrique n'a pas été très affectée par la maladie de la vache folle. La précision est du Professeur Louis Joseph Pangui Directeur de l'Ecole inter-Etats des sciences et médecine vétérinaires de Dakar (Eismv). Dans l'entretien qu'il nous a accordé à la veille de la célébration du 40e anniversaire de l'institution qu'il dirige depuis 2005, le Pr Bangui, qui magnifie cet outil d'intégration, réagit face à la volonté de certains pays de la sous-région de créer leur propre école vétérinaire.
 
Wal Fadjri : Vous célébrez lundi prochain le 40e anniversaire de votre établissement. Pourquoi tenez-vous autant à le fêter ?

Louis Joseph Bangui : L'objectif, c'est de fêter l'anniversaire d'une institution régionale, outil d'intégration africaine qui réunit treize pays membres, mais qui compte actuellement dix-sept nationalités. Dès lundi, ce sera la partie cérémoniale avec l'ouverture qui sera présidée par le ministre. Des invités de marque venant de plusieurs pays seront présents. Trois parmi les anciens directeurs de l'institution seront invités pour témoignage de leur passage dans l'établissement. L'événement majeur de cette cérémonie d'ouverture sera l'inauguration de deux salles. Un amphithéâtre portera le nom de Birago Diop. Pourquoi cet écrivain ? Car il a été le premier docteur vétérinaire sénégalais. Au-delà que Birago soit homme de lettre, il était d'abord et avant tout docteur vétérinaire. C'est pour cela que nous nous devons l'honorer en gravant son nom devant l'entrée d'un amphithéâtre. Une autre salle qui est la bibliothèque ; portera le nom du Professeur François Diène. Ce dernier était non seulement professeur de médecine, mais aussi docteur vétérinaire et ensuite docteur en Droit. Dans l'après-midi se tiendront des conférences scientifiques sur des problématiques qui intéressent la médecine vétérinaire. Les autres jours seront également consacrés à ce panel scientifique. Ainsi un symposium sera consacré au thème de l'aviculture avec les problèmes liés à la grippe aviaire. Des sommités scientifiques viendront de partout à travers le monde pour animer et débattre de cet aspect, tant sur le plan économique, sur le plan génétique et sur le plan des pathologies. D'autres symposiums sur la reproduction et sur la consommation laitière suivront. Le Sénégal fait partie des pays qui consomment beaucoup de lait, mais qui en produisent peu. Le Sénégal dépense 40 milliards de francs Cfa rien que pour l'importation des produits laitiers. D'où la nécessité de réfléchir sur la problématique de la production laitière en Afrique et au Sénégal en particulier. Il s'agira de chercher les voies et moyens pour aider nos pays à diminuer les importations et à produire plus de lait. Nous parlerons également de la sécurité sanitaire des aliments par l'Uemoa. Les directeurs d'écoles vétérinaires se retrouveront également lors de ce 40e anniversaire pour discuter de la formation vétérinaire et de son impact sur le développement économique de nos pays respectifs.

Wal Fadjri : Comment se porte la formation vétérinaire au niveau de la sous-région ?

Louis Joseph Bangui : L'Ecole vétérinaire de Dakar est pratiquement l'unique école vétérinaire des pays francophones d'Afrique au Sud du Sahara. C'est le seul centre d'excellence malgré la volonté de certains pays de faire des formations vétérinaires au plan national. Ceux qui tentent cette expérience, n'égaleront jamais cet outil d'intégration de treize pays et qui reçoit des étudiants venant d'ailleurs comme Djibouti, Madagascar et la France. La formation dans notre établissement est classique et fonctionne à l'image des écoles vétérinaires basées en France. Actuellement, nous sommes obligés de virer vers le système Lmd. Petit à petit, ce virement commence à s'opérer par la spécialisation. Et en tant que membre du Réseau pour l'excellence de l'enseignement supérieur en Afrique de l'Ouest (Resao), nous allons avec les autres universités dans l'ancrage du Lmd. Le deadline nous indique de nous basculer vers le Lmd au plus tard en 2011. Si ce basculement n'est pas opéré d'ici là, nos serions mis à l'écart. Car notre diplôme n'est pas donné par l'Ecole vétérinaire, mais plutôt par la Faculté de médecine de l'Université Cheikh Anta Diop.

Wal Fadjri : Les résultats sont-ils aussi bons qu'en médecine pour le concours d'agrégation ?

Louis Joseph Bangui : Nous faisons partie de l'agrégation de médecine. Seulement, cela regroupe plusieurs sections, à savoir la section médecine, la section pharmacie, la section vétérinaire et la section odontostomatologie. Depuis que cette agrégation a débuté, nous avons des succès à 100 % au niveau de la médecine vétérinaire. Les seuls couacs notés dans ce domaine ont eu lieu en 1986, alors que, depuis 1984, l'Ecole vétérinaire a commencé à participer à l'agrégation de médecine du Cames. Personnellement, je fais partie de la génération de 1988 et tous les six candidats que nous étions à l'époque ont été reçus d'emblée. La formation que nous avions subie à l'époque était complexe avec une formation dans les grandes écoles vétérinaires de France sur le plan de la préparation de l'agrégation. Aucun individu qui n'est pas de niveau ne passe. Et celui qui est prêt reçoit le quitus de la commission pour aller passer l'agrégation. C'est donc normal qu'il y ait toujours des succès à 100 %.

Wal Fadjri : On parle de l'Ordre des médecins et de l'Ordre des docteurs vétérinaires pour votre domaine. Est-ce qu'il peut arriver que des malfrats fassent irruption dans le métier pour l'exercer clandestinement ?

Louis Joseph Bangui : La médecine vétérinaire est une conception. L'Ordre des docteurs vétérinaires regroupe les vrais docteurs. Mais aussi notre corporation comprend ce qu'on appelle des auxiliaires. Ce sont ceux qui n'ont pas atteint le niveau de docteur, mais qui ont subi une formation leur permettant d'exercer sous l'ordre d'un médecin vétérinaire. Il s'agit de techniciens supérieurs et d'infirmiers en médecine vétérinaire. Tous ces auxiliaires ne doivent pas exercer seuls, mais sous le contrôle médecin vétérinaire. Un technicien ne peut pas prétendre ouvrir un cabinet vétérinaire.

Wal Fadjri : Au Sénégal, la viande que nous consommons, répond-elle aux normes d'hygiène et ne souffre-t-elle d'aucune pathologie ?

Louis Joseph Bangui : Au niveau des pays africains, la viande est très saine. Car les animaux vivent dans la nature et évoluent dans les pâturages. Ces animaux ne reçoivent pas d'intrants pour augmenter des hormones de production. Ils sont laissés à la nature. Et c'est pour ça d'ailleurs que l'Afrique n'a pas été très affectée par la maladie de la vache folle. Cette pathologie a été une maladie des pays développés, car ces derniers utilisaient la farine d'animaux morts par des symptômes. Et ils redonnent ces éléments pathogènes aux animaux qui n'étaient pas détruits par le feu. Donc, ces animaux ont été contaminés à partir de la farine d'animaux qui étaient malades. En Afrique, on est loin de ce scénario. Dans la région du Djolof qui est une de nos plus grandes localités abritant le cheptel, les animaux se retrouvent en plein air, dans les pâturages naturels. Et il faut faire en sorte que ces animaux continuent à être sains. C'est dire que la qualité de viande que nous mangeons ici au Sénégal, est une qualité saine. Mais les populations courent un danger avec les importations de viande. Non seulement un danger de santé publique, mais un danger pour l'économie de notre pays.

Wal Fadjri : N'empêche, une certaine quantité de viande échappe au contrôle vétérinaire avec les abattages clandestins ?

Louis Joseph Bangui : Dans tout pays, il existe toujours des abattages clandestins. Il est difficile de faire la police partout. Même parfois autour de l'abattoir, des gens abattent clandestinement et font une concurrence déloyale à l'abattoir. A l'intérieur du pays, le phénomène est plus grave avec une absence de docteurs vétérinaires. Cela est un problème récurrent à tous les pays africains.

Wal Fadjri : Y a-t-il suffisamment de docteurs vétérinaires pour sécuriser la consommation en viande et autres produits d'origine animale des pays de la sous-région ?

Louis Joseph Bangui : On ne forme jamais assez de docteurs vétérinaires. Car la formation coûte très cher : 2,5 millions par an par étudiant, cela n'est pas à la portée de toutes les bourses. Mais ceux que nous formons, sont des gens de qualité. Ils sont utilisés avec efficacité dans leurs pays respectifs. Le nombre n'est peut-être pas suffisant, mais la qualité y est. Les besoins sont très importants et c'est ce qui fait que l'école existe toujours. Et nous avons un nombre de plus en plus grandissant d'étudiants qui arrivent, car les besoins sont importants. Notre institution compte un effectif de 300 étudiants avec 17 nationalités.

Wal Fadjri : Quelles sont les contraintes liées à cette formation de docteurs vétérinaires ?

Louis Joseph Bangui : Les grandes contraintes sont d'abord des contraintes budgétaires. Je l'ai évoqué tout à l'heure, la formation coûte très cher. Soit un étudiant est boursier de son Etat qui le prend en charge, soit il est boursier d'une structure, soit ce sont des privés. La formation en médecine vétérinaire nécessite aussi la mise en place d'équipements assez sophistiqués. Nous entrons dans le système Lmd, les Tics sont capitales dans la formation. Les enseignants ne peuvent plus se permettre de réciter leurs cours devant les étudiants. Ces derniers reçoivent des informations qui lui permettent d'approfondir leurs connaissances à travers une recherche sur le net ou ailleurs. A cela, il ajouter les gros appareils qu'il faut donner à l'étudiant pour avoir la pratique nécessaire. Notre combat est surtout de permettre aux étudiants sortis de l'école vétérinaire de Dakar de concurrencer les autres étudiants sortis d'ailleurs. Que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis.

Wal Fadjri : On assiste aujourd'hui au déclin des outils d'intégration comme l'Asecna, Air Afrique... Ne craignez-vous pas un jour la disparition de cette institution du même genre ?

Louis Joseph Bangui : Une raison de plus pour que l'Ecole vétérinaire forme des étudiants de qualité. Une fois sorti, l'étudiant doit se dire qu'il ne doit pas y avoir une autre institution plus performante du point de vue formation à cette école vétérinaire de Dakar. C'est le combat du corps professoral de l'établissement. C'est vrai qu'il existe une velléité de certains pays de créer leurs propres écoles vétérinaires. Mais nous comptons placer la barre haut pour montrer à ces pays que quelle que soit leur tentative de créer leurs écoles au niveau national, ils ne pourront jamais remplacer l'Ecole inter-Etats des sciences et médecine vétérinaires de Dakar. C'est un outil de formation de très haut niveau avec des formations de pointe. Aucune école ne pourrait damer le pion ou arriver à la cheville à l'Eismv de Dakar. Et c'est à cette seule condition que nous pouvons survivre. Si nous sommes une école de pointe et qu'au niveau des pays, cette qualité se fait sentir, nous n'allons pas périr. Il nous faut former des enseignants chercheurs et experts.

Wal Fadjri : Quelle est la contribution des enseignants chercheurs issus de l'Eismv de Dakar dans la lutte contre la grippe aviaire ?

Louis Joseph Bangui : L'Ecole vétérinaire, en tant qu'institution de formation, se doit de s'impliquer dans la lutte contre la grippe aviaire. Et nous l'avons fait. Nous avons été à la pointe des idées en créant un outil efficace qui est la ‘mallette pédagogique'. Cette mallette comprend beaucoup d'éléments d'information, de sensibilisation, de formation vulgarisés dans tous les pays. Et beaucoup se sont accaparés de cet outil pour pouvoir informer et former les gens dans le cadre de la lutte contre la grippe aviaire. Cette mallette pédagogique, unique et appréciée par la Banque mondiale, sera mise sur Internet et dispatchée à travers le monde. L'école a également des spécialistes en virologie et en pathologie et qui participent, de par leur spécialité, dans la formation des agents de lutte. Sur le plan des travaux pratiques, des diagnostics de la lutte contre la grippe aviaire, nous avons déjà reçu des docteurs vétérinaires venus d'ailleurs. Cette formation s'est élargie à l'autopsie des oiseaux pour faire des prélèvements.

Propos recueillis par Issa NIANG, Wal Fadjri

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